L'expérimentation du Carré des Biffins

VST publie l'analyse de l'équipe

 

Dans son numéro sur la résistance, V.S.T., la revue du champ social et de la santé mentale, publie l’analyse d’Yvan Grimaldi, directeur du pôle Insertion d’Aurore et de Pascale Chouatra, chef de service du Carré des Biffins, sur l’impact de l’association sur la vie de ces vendeurs atypiques.
Découvrez le texte.

Le Carré des Biffins, comme rupture avec l’idée de fatalisme

 

aurore biffins

L’expérience du Carré des Biffins possède aujourd’hui de possibles caractéristiques de l’innovation sociale. C’est tout au moins ce que l’on nous dit : « vous faites bouger les lignes… » Sur ce dossier crucial, et sommes toute effrayant, des vendeurs à la sauvette dans la capitale, Aurore et son Carré auraient donc réussi, grâce à bien d’autres acteurs, à démontrer de possibles solutions pour améliorer le quotidien de ces vendeurs, appelés aussi biffins. Ceci, grâce à un dispositif permettant des échanges encadrés, qu’ils soient relationnels entre les diverses parties prenantes sur le quartier de la Porte de Montmartre, ou commerciaux, entre vendeurs et leurs clients.
Mais l’innovation, parait-il, ne se caractérise pas nécessairement par du nouveau, car tout ce qui est nouveau n’est pas innovant, ni au fond par le « produit » lui-même (en soit, encadrer un marché, cela n’a rien d’inédit). Ce serait plutôt le processus de construction du Carré, et la pertinence de ses liens avec le contexte du moment, qui caractérise peut-être l’innovation.
…le rejet de cette activité proprement illégale était fort, et les interventions policières régulières…Pour le philosophe Paul Ricoeur, l’innovation sociale s’inspire aussi des traditions, et cela convient bien aux travailleurs sociaux que nous sommes.
Nous menons donc cette expérience appelée le Carré des Biffins, depuis le 16 octobre 2009.

C’est à l’initiative de l’association « Sauve qui peut les Biffins », qui milite depuis des années pour la reconnaissance de l’activité des Biffins, que la mairie du 18ème, relayée par le Département de Paris, a sollicité Aurore pour démarrer ce projet. Le quartier était alors en grandes difficultés, puisque jusqu’à 800 biffins, ou vendeurs à la sauvette, pouvaient investir illégalement les trottoirs du quartier, provoquant beaucoup de déchets, du désagrément pour les riverains. Le rejet de cette activité proprement illégale était fort, et les interventions policières régulières.
En quelques mots, voilà les 3 grandes missions qui nous ont été confiées :

  • Organiser l’activité de vente des Biffins, pour leur subsistance, en réglementant les comportements et les produits. Une charte du Carré, signée par tout vendeur, précise les droits et les devoirs, et prévoit l’exclusion de ceux qui contreviennent à la règle. Jours de vente et n° d’emplacements doivent être respectés. Les produits interdits sont : drogues, alimentation, recel, produits neufs, produits pornographiques.
  • Accompagner ces biffins, pour améliorer si possible leurs conditions de vie, par la mise en œuvre d’un processus d’accès aux droits et d’insertion.
  • Pacifier un peu le quartier, très en conflit quand nous sommes arrivés, en créant du lien social entre les biffins et les comités de locataires via les associations locales, les élus,…. 

Nous sommes sur place 3 jours toutes les semaines, toute l’année (samedi, dimanche et lundi de 7h 30 à 17h30). Aujourd’hui, 225 biffins sont adhérents à « Charte du Carré des Biffins », et occupent donc un emplacement, 1 ou 2 jours par semaine, de manière sûre pour une année. C’est une garantie pour eux, tant qu’ils respectent leurs engagements.

Une file active d’environ 100 personnes (les vendeurs provisoires) bénéficient ponctuellement de places inoccupées par les adhérents absents.
Ces biffins sont d’abord des personnes à la retraite, qui touchent en moyenne 600 euros par mois. Il y a des femmes seules, des couples très modestes, puis ce sont aussi des immigrés d’Asie, d’Afrique noire, de Turquie, d’Europe de l’est, dont certains sont qualifiés de Rhoms.
48 % sont sans ressources, et 29 % sont allocataires du RSA.
Ce sont des gens débrouillards, courageux, qui travaillent la nuit, ou dès potron-minet dans les poubelles, et qui revendent la journée….des gens pour qui gagner 20/30 euros pour une journée de 12/15 heures, n’est même pas sujet à discussion….Sur le Carré, on peut donc travailler pour 2 euros de l’heure……le bus d’Aurore est utilisé comme lieu d’inscription pour la vente, lieu de rencontre entre biffins, de bureau pour des entretiens…
Je pense que chez les biffins, il y a plusieurs types de révolte…celle des ouvriers à la retraite, qui ont bâti ce pays parfois depuis les guerres coloniales…et qui aujourd’hui, ne parviennent plus à payer leurs factures….(le problème qui nous intéresse au premier chef, ce sont les dépenses dites préengagées, tels impôts, loyers, traites, énergie, téléphone, assurances, … : elles prennent 74 % du budget pour le 5ème le plus pauvre de la population française, et 33% pour le 5ème le plus riche)…

Au Carré, il y a aussi une révolte silencieuse de citoyens européens, qui vivent une Europe discriminante, parce qu’ils ont l’air nomade sans véritablement l’être, avec un passeport Roumain ou Bulgare mais se sentant étrangers dans ces deux pays, ils sont donc européens sans avoir les mêmes droits que nous….
La mairie du 18ème a mis à disposition sous le pont du périphérique de la porte Montmartre, un espace éclairé, repeint et délimité au sol pour 100 emplacements, chacun mesurant 1,50m sur 1,80 m. Les biffins adhérents y exposent leurs produits. Il a été procédé à la mise en place d’une sanisette. La mairie prend en charge tous les soirs le nettoyage de la zone d’activité. Un lieu de stationnement, à proximité du Carré des Biffins, est réservé pour le bus d’Aurore.
Il est utilisé comme lieu d’inscription pour la vente, matérialisée par l’attribution d’une place et d’une bâche. Il sert de lieu de rencontre entre biffins, de bureau pour des entretiens individuels avec la chargée d’insertion ou la chef de service, il est également utilisé comme lieu de réunion d’équipe et avec les partenaires de terrains (police municipale et police nationale), les institutionnels, les riverains et les élus.
Café, thé et eau sont proposés aux Biffins, et aux familles qui les accompagnent parfois. Certains jours, on peut atteindre plus de 200 passages dans le bus. Quotidiennement, une file d’attente prend forme des les premières heures de l’aube, sur le trottoir.
S’agissant du travail social, ce dispositif permet la mise en place d’un accompagnement qui s’articule autour de 4 principaux axes :

  • L’urgence : réponse aux besoins primaires (se nourrir, s’abriter et se laver).
  • L’ouverture de droits : RSACMU, retraite, domiciliation, carte solidarité transport,
  • Le logement : demande de logements sociaux, hébergements temporaires, mobilisation des dispositifs ; DALO, accords collectifs …
  • L’emploi, la formation : mobilisation des réseaux-emploi ; SIAEMDEE parisiennes, associations… 

En 2010, 80 personnes ont bénéficié d’un accompagnement social régulier, dont 22 ont engagé une démarche de recherche d’emploi. Les orientations vers les structures de l’urgence ont permis d’apporter à près de 120 personnes des réponses à leurs besoins primaires.

On peut dire que l’innovation est un processus inédit, une aventure sans réelle programmation, elle s’exerce donc dans l’incertitude, nous imposant alors une sorte d’évaluation permanente, faite d’analyse et de réajustements constants. Le projet a tenu grâce aux qualités intrinsèques du personnel du Carré, grâce à ses aptitudes naturelles, mais aussi par le biais d’un management très serré. La question de la qualification des professionnels et de leur identité de travailleurs sociaux s’est avérée cruciale, nous poussant au bout d’un an, à modifier notre stratégie de recrutement. Nous avions d’abord prévu le fonctionnement du Carré comme une sorte de bureaucratie de la rue, c’est-à-dire avec de la rationalité à tous les niveaux. 100 places avec le respect de chacun du périmètre, des biffins ponctuels dès le matin, et des demandes d’insertion bien formalisées…. Des sorties positives….grâce à des professionnels avec des profils adéquats : au « front office », des agents d’accueil, placiers, et peu formés, et en « back office », un travailleur social, pour les entretiens d’aide et l’insertion possible, avec au dessus, une chef de service, pour l’animation de l’équipe et du partenariat.
Mais la réalité du premier hiver, nous a fait voir tout autre chose :
Les biffins vivent des poubelles, et commercent le fruit de leurs trouvailles. Leur mode de vie rend alors leur présence irrégulière (en cause : les conditions climatiques, leur état de santé, les retours au pays, les variations dans la quantité ou la qualité des objets récupérés…..).
…tel un noyau dur, ces professionnels sont managés comme une équipe solidaire…En conséquence de quoi, et ce malgré plus de 200 inscrits dès octobre 2009, de nombreuses places attribuées à des titulaires devenus adhérents de l’association Aurore, furent inoccupées, parfois jusqu’à 50 % après 3 heures d’ouverture.
Nous avons donc dû faire face à la pression des « provisoires », soit des « vendeurs à la sauvette » de passage, ou des biffins non inscrits ce jour là, qui voulaient une place pour vendre un peu.
Ainsi, les salariés d’Aurore allaient devoir opposer une fin de non recevoir à tous ces gens qui attendaient une place de vendeurs provisoires, debouts sur le trottoir depuis 5 heures du matin bien souvent, chaque jour d’ouverture. Ceci avec une énergie mobilisée par ces personnes pour la plupart non francophones : afin de contenir leur violence liée à leur détresse sociale et économique, expliquer et faire traduire les règles de fonctionnement, gérer leur frustration liée au manque de places…
Autre conséquence de cet état de fait : le temps de relation d’aide, d’accompagnement à l’insertion, allait être relégué au second plan…

Cette mise en scène ainsi décrite, qui a placé des salariés d’Aurore au carrefour d’activités commerciales, de l’action humanitaire, du travail social et du développement local, n’a pas épargné certains d’entre eux, parmi les moins formés. Les conditions de travail matériellement et psychiquement difficiles, auxquelles s’ajoutait le caractère éminemment moral et politique du registre sur lequel se jouaient les interactions quotidiennes (l’ordre public, les Rhoms, les immigrés, l’activité informelle en lieu et place du salariat, le retraité qui travaille, les biffins comme spectacle télévisuel,….), tout cela nous a poussé à repenser l’équipe de permanents, avec uniquement des travailleurs sociaux qualifiés et expérimentés, capables de tout faire quasiment sur le Carré (accueil, discipline, entretiens d’aide, relations avec la police et autres partenaires, relations avec les nombreux médias,…). Tel un noyau dur, ces professionnels sont managés comme une équipe solidaire, rassemblée autour d’une responsable de service, très légitime et engagée. Grâce à ce schéma, quelques stagiaires élèves éducateurs, et aussi des bénévoles, trouvent aujourd’hui un terrain fertile à leur intégration dans un projet pourtant hors normes…

Mais si l’innovation en action sociale est fortement sous tendue par des valeurs, il y a donc derrière le Carré des Biffins, une bataille idéologique. Les valeurs, c’est ce qui vaut pour les biffins, les retraités, les Rhoms, les chômeurs, les habitants du quartier, bref toutes les cibles possibles de ce projet.
Et chaque institution politique, chaque acteur du Carré, y compris Aurore, pense détenir ce qui est bon pour l’autre. Mais faute de débats dépassionnés sur cette question des « vendeurs à la sauvette », l’implicite, ou alors l’impensé, se sont installés sur cette question malgré les résultats affichés de la gestion du Carré par Aurore.
Le premier implicite ou non dit, me semble t-il, c’est la valeur même de ces marchés : c’est que ces marchés font peur. En sorte, ils ne devraient pas exister car ils renvoient aux bien portants que nous sommes, l’idée de l’encerclement de la pauvreté, nous rappelant que la misère en France gagne du terrain.
D’où la commande faite à Aurore, à la fois cohérente et aussi saugrenue, que notre équipe sur le Carré doit faire de l’insertion, c’est-à-dire, emporter les biffins vers un ailleurs : mais quel ailleurs possible pour un retraité de 70 ans ?
…l’innovation fait peur, car elle perturbe l’institution politique…Et si cet ailleurs définitif dans l’insertion est quasi surnaturel, parce qu’on l’atteint de moins en moins (de plus en plus de gens insérables, mais jamais insérés), on sent par contre très fortement de la part de certains élus, que cette situation présente, elle, ne devrait pas exister. Au risque de souhaiter la voir disparaître.
Du reste, dans les réunions publiques, il n’est pas rare d’entendre les mots se modifier, selon les avis sur la question, les « biffins » devenant alors des « vendeurs à la sauvette », oeuvrant sur « des marchés de la misère », qu’il faut bien sûr éradiquer.
La disparition de lieux de vente sauvage, c’est d’ailleurs ce qui s’est fait à plusieurs reprises, sur deux communes du Nord Est Parisien. Un espace a été barricadé, empêchant toute installation d’un côté, et de l’autre, des patrouilles de police posées en permanence pour interdire l’accès de ce lieu où peuvent vendre jusqu’à 1500 vendeurs, de manière illégale je le répète.
Ces deux exemples sans solution globale, ont engendré un afflux massif de personnes sollicitant un emplacement sur le Carré des Biffins. De surcroît, sans que nous en ayons été informés. Cela nous a conduit à demander l’aide de la police afin de circonscrire ensemble notre Carré, envahis par ces gens en quête d’un lieu pour vendre.

Ce dernier point nous renvoie à nouveau à l’innovation comme changement, comme rupture intentionnelle. En cela, l’innovation fait peur, car elle perturbe l’institution politique, qu’elle remet en cause.
Et cette crainte, me semble t-il, pousse certains élus fortement touchés par cette vente à la sauvette, à refuser d’analyser objectivement l’efficience de notre travail, comme si l’extraordinaire accroissement de la pauvreté en France, mis en exergue en quelque sorte par la réussite de notre petit projet, était difficile à regarder. Reste qu’à juste titre, ces élus rappellent le poids déjà exorbitant des problèmes sociaux à régler quotidiennement sur leur territoire, et déplorent le silence assourdissant de l’Etat sur ce dossier.
Tout l’enjeu pour Aurore, c’est alors de passer de cette expérience des Biffins de la Porte de Montmartre, à la création d’autres Carrés. Mais en considérant ceux-ci comme une offre qui pourrait s’intégrer dans une palette plus large, incluant par exemple des activités d’insertion par l’économique ou l’aide à la création d’entreprise. Une offre qui devrait être pensée à l’échelle régionale.
Et si toute innovation sociale ne peut se transmettre qu’en construisant un intérêt social commun, il est aujourd’hui de notre devoir de présenter au plus grand nombre cette expérience du Carré telle qu’elle nous apparaît : un endroit ou les groupes sociaux aux intérêts initialement antagonistes, se parlent, s’apprécient, et comprennent que le dialogue social sur leur quartier populaire est la clé de voûte pour restaurer un lien civil qui se délite, mettant en danger croissant nos institutions publiques et notre démocratie.

Pascale Chouatra, Yvan Grimaldi.

 

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