
TEMOIGNAGE | Stéphanie, pair-aidance et socio-esthétique
Découvrez le témoignage de Stéphanie, 44 ans, qui s'oriente vers la pair-aidance et la socio-esthétique. Ce témoignage, retranscrit dans son authenticité.
Je devais avoir 15 ans quand j’ai commencé à consommer du cannabis. J’ai eu une famille aimante, avec de l’argent, de l’amour, je n’ai manqué de rien. J’ai un frère, un sportif. Education très cadrée, on est toujours allés en vacances, on parle de beaucoup de choses, mes parents ne consomment pas… Pas trop de problème à première vue.
C’est pendant les années lycée que j’ai découvert le cannabis, qu’on consomme en groupe. Donc automatiquement il commence à y avoir un peu un décrochage scolaire, le schéma typique. Et de nouveaux produits qui arrivent et très vite, à 18 ans, l’héroïne. Et là, quand je prends l’héroïne, c’est LE produit. Ça me déconnecte, j’arrive à faire plus de choses.
Mon décrochage scolaire s’aggrave – je ne me présente pas au bac, ça commence à être vraiment la catastrophe – mes parents me remobilisent : « Tu as 15 jours pour aller travailler, sinon tu bouges de la maison. »
Là je me réveille : il faut que je trouve quelque chose.
Mes parents me paient des études d’esthétique. Le problème, c’est que l’héroïne est déjà là, et que l’héroïne, très vite, on devient accro, et que très vite, il faut trouver des stratégies.
Ça dure quelques années. Je progresse, j’ai mes examens, je fais mon apprentissage, je prends mon indépendance, je suis autonome financièrement.
Mais je n’arrive toujours pas à arrêter le produit. Je vais dans les CSAPA* : j’ai de la méthadone, du Subutex, mais c’est très difficile.
La première fois que j’ai fait La maison de Kate, en 2007, j’étais jeune, j’avais 27 ans.
Il y avait une perte de maîtrise, plus de travail, plus rien. C’était 3 mois, à cette époque. Je pense que je n’ai pas trop compris en quoi consistait la maladie.
C’est ma maman qui avait cherché des solutions pour trouver un CSAPA ou une structure qui s’occupe des addicts. A cette époque, nous étions en Bretagne. Elle s’est rapprochée d’associations et j’ai été orientée vers La maison de Kate. Je ne connaissais rien du tout, je me sentais complètement perdue. Ma maman m’a aussi emmenée aux réunions des Narcotiques anonymes.
Mon père avait complètement lâché. Il se disait « C’est une toxicomane, elle n’y arrivera pas ». Et grâce à ma maman, persévérante, je suis arrivée dans ce château.
Je ne savais pas que c’était la maladie de la dépendance, je ne savais rien du tout, je minimisais beaucoup. Je prenais de l’héroïne, donc je me disais « C’est parce que j’ai pris ce produit que je n’y arrive pas ». Quand je suis passée à un autre produit qui est l’alcool, j’ai compris qu’au final, non, la problématique est la même, peu importe le produit qu’on prenne, on va juste peut-être avoir des conséquences différentes, des pertes de maîtrise différentes, mais au final, ça va nous emmener au même endroit.
Donc c’est un processus, c’est très long.
Après La maison de Kate, j’ai fait l’EDVO*, mais très vite, j’ai reconsommé, et j’ai été exclue.
Donc je me suis retrouvée face à mes problématiques, et à la rue. J’ai quand même essayé de suivre les réunions des Narcotiques anonymes, et dans tous mes comportements « malsains », j’ai essayé d’avoir un enfant et puis je me suis encore bien ensevelie dans ma dépendance.
En tant que dépendant et toxicomane, on trouve toujours des stratégies, parce qu’on va aller vers des personnes qui consomment, dans des squats et des choses comme ça. Même si j’ai toujours travaillé, je n’ai jamais arrêté. Dans ma tête, pour payer ma consommation, il fallait que j’aie de l’argent, du coup ça m’a tenue. Et puis les valeurs qu’on m’a inculquées, aussi : j’ai un père qui est militaire, alors ça file droit ! Si tu ne travailles pas, attention ! Ça a été aussi aidant pour moi.
Ma fille va vite être conçue.
Je pense que c’est typique de la dépendance : on se dit « Si j’ai un enfant, j’arrêterai de consommer ». Donc, j’ai un enfant. Parce que déjà, je cherche une solution, en fait ! Et je suis convaincue qu’elle va me protéger.
J’ai connu le père de ma fille par les réunions de Narcotiques anonymes. A l’époque nous vivons ensemble à Paris, on travaille tous les deux. Là encore, je suis dans un mauvais comportement : j’essaie de me rétablir mais à la fois je retombe dans l’affectif, avec quelqu’un qui est nouveau, et on fait un enfant tout de suite, ce qui n’a pas de sens du tout.
Si j’avais arrêté de consommer plus tôt, je n’aurais peut-être pas eu un enfant avec quelqu’un à qui je n’ai pas réfléchi – et puis un enfant sauveur, en fait… Ça a été un peu un enfant pansement ! Donc beaucoup d’erreurs…
J’arrive à ne pas consommer pendant toute ma grossesse et le jour où j’accouche, je reconsomme.
A la naissance de ma fille, j’arrête l’héroïne et je vais passer sur l’alcool, qui va arriver progressivement, puis de plus en plus, avec des médicaments, et après, je vais repartir dans mes travers, c’est-à-dire tous les produits, la MDMA, la cocaïne… Et très vite, l’héroïne revient, et le crack revient. Il y a eu des produits sur lesquels j’ai eu peur, et qui sont arrivés plus tard – et heureusement ! Je ne serais pas dans cet état-là aujourd’hui si j’étais consommatrice de crack depuis 20 ans !
Donc voilà, j’ai cet enfant, je continue à travailler, et ce couple ne dure pas. Pour différentes raisons, le père de ma fille me met à la porte de chez moi, sans ma fille. On est en 2009.
Je lance toute une procédure pour récupérer la garde de ma fille… Il y a tellement d’histoires, dans ma consommation… Sur le plan affectif, tout cela favorise la consommation. Mais toujours, dans ces moments de désespoir et d’urgence, je sais que je peux compter sur mes parents.
Mais je perds pied de plus en plus et je m’éloigne de mes parents. Je pars en Corse. Je mets tout en place pour protéger ma consommation. Et puis j’ai vraiment besoin d’aller toucher le fond, et ce sera quand je perdrai mon enfant. D’abord je perds mon travail (j’étais assistante spa manager dans les hôtels de luxe), puis je perds mon logement ; il y a des moments de squat. Là, j’ai une première réaction, en me disant « Il va falloir que je me soigne ». J’ai pris conscience que la problématique était vraiment liée à mon addiction.
Ma fille a alors 6 ans, elle va entrer au CP : je me dis que je dois me stabiliser, et donc je décide de me rapprocher de ma famille. Là, en deux mois, mes parents voient très bien que je perds pied complètement. Tout le monde le voyait autour de moi ! Avec mon employeur, j’essayais de maintenir un peu la face, mais j’imagine que l’école devait s’en apercevoir, que tout le monde s’en apercevait.
Ma famille a toujours été présente. Impuissante, bien évidemment, mais elle a toujours fait bloc. De loin, mes parents me suivaient, et à un moment donné, ils ont tapé du poing sur la table et ils se sont dit « Elle ne pourra réagir que si on lui enlève la personne la plus précieuse à ses yeux ». Et ça a fonctionné.
Il y a eu un signalement fait par l’école, et tout de suite mes parents ont décidé de prendre le relais avec ma fille, puis ils ont fait intervenir le papa.
J’ai essayé de trouver des solutions, je n’acceptais pas que ma famille prenne les décisions, qu’ils aient en garde ma fille pendant un temps – le temps que moi, ça me fasse le déclic pour que je puisse aller me soigner. Du coup, avec le papa, qui habitait Paris, on a décidé de mettre notre fille chez lui. Donc je suis passée au tribunal, j’ai donné la garde exclusive au papa.
Donc en 2016, quand je perds mon enfant, j’ai un déclic.
J’ai 20 ans de toxicomanie et j’ai tout perdu, j’ai fini à la rue, comme une clocharde, en essayant de m’accrocher aux réunions des Narcotiques Anonymes, de faire comme je pouvais. Cette fois, je suis tout le processus : je fais une cure et je reviens à La maison de Kate. Je fais ensuite une deuxième fois l’EDVO, une post-cure d’un an et demi. Et en novembre 2017, j’intègre Siloé, et je vis en appartement thérapeutique. J’y suis toujours, 10 ans après, avec ma fille.
Là, c’est autre chose qui se met en place : travailler le rétablissement, mettre en place des soins pour ma sclérose en plaque et travailler la question de mon comportement face aux médicaments, travailler sur ma reconversion professionnelle, récupérer la garde de ma fille... Dans tout ça, j’ai été accompagnée par Siloé.
Heureusement que j’ai suivi ce processus, parce que si je n’avais pas été accompagnée par Siloé, très vite j’aurais repris mes billes : j’aurais été convaincue que j’étais soignée, rétablie, guérie. J’aurais très vite repris le travail, je ne me serais pas occupée de ma maladie chronique, qui me génère beaucoup de douleurs – et qui dit douleur dit médicament, mais qui dit médicament, dit comportements difficiles…
J’aurais repris ma fille très vite, et je serais repartie comme avant. Donc ce temps de pause a vraiment été nécessaire et toutes mes erreurs m’ont servi.
Quand ma fille était petite, je pensais cacher mes consommations – sur la fin, plus du tout. C’était surtout l’alcool qu’elle voyait – tous les autres produits, j’essayais de les cacher. Mais au final, avec le rétablissement, je me suis aperçue qu’elle était au courant de tout, parce qu’elle me lit comme un livre ouvert, elle détecte mes émotions.
Ce qui a été très difficile dans mon rétablissement, ça a été de recréer le lien de confiance.
Il y avait quand même tout ce passif de maman consommatrice, ça ne s’efface pas comme ça, il faut reconstruire. Il y a eu beaucoup de choses mises en place pour ça. Mais elle a été énormément impactée et aujourd’hui, je peux dire qu’elle en a encore des séquelles, parce qu’elle a des troubles anxieux, elle a des difficultés scolaires, et à s’adapter au groupe. Ça vient de moi, parce que je l’ai mise en insécurité totale. Donc elle a quand même de lourdes conséquences.
Aujourd’hui elle a 17 ans. On a une très forte relation. Je pense que grâce aux étapes par lesquelles je suis passée, elle a pu constater ma démarche pour m’en sortir, me soigner, un peu la métamorphose de Maman. Ça, ça la porte beaucoup. C’est une belle revanche sur la vie, qui prévoit plein de belles choses.
Donc oui, elle est très fière et c’est très porteur. Aujourd’hui, elle est en sécurité. Elle voit que j’ai des difficultés parfois, mais qu’on peut les aborder, que je vais trouver des solutions.
Je pense qu’elle sait que, quoi qu’il arrive, Maman ne tombera pas, Maman c’est du solide. Elle peut me faire part de ses inquiétudes et on peut construire ensemble. On a recréé une relation, très fusionnelle.
Dans ma reconversion professionnelle, aujourd’hui je m’oriente vers la pair-aidance.
Par mon parcours de consommation, et d’avoir connu la rue, d’avoir connu comment récupérer son enfant… je pense que ça peut porter. Ça a beaucoup de sens.
Ça permet aussi de retrouver une estime personnelle. Ça, dans le rétablissement, il faut aussi le travailler. Avec mes problèmes de santé, je me demandais ce que j’allais faire de ma vie. Là, je me sens utile et je vois de nouvelles perspectives.
A la base, je suis esthéticienne. Je suis passionnée par mon travail, et avec mes problèmes de santé, la question de savoir si je poursuivais ou pas s’est longuement posée. Et oui, je vais poursuivre, différemment, en m’orientant vers la socio-esthétique. Et puis dans mon métier, être socio-esthéticienne, ça a tellement de sens…
Travailler dans des hôtels de luxe, ça a été très formateur, mais aujourd’hui j’ai besoin de me sentir utile et, surtout, d’être au contact de publics fragiles et qui n’ont pas accès au soin, alors que c’est quand même la base pour une estime de soi, pour une reconstruction, il faut passer par là.
Et même si on part de plus rien, c’est possible de rebondir. Et j’en suis l’exemple. Parce que de la rue où j’ai vécu pendant 3 mois, comment tu manges ? Comment tu te laves ? Tu es une femme…
Et bien c’est possible, en fait. Quand on me voit, on ne se dit pas que j’ai été à la rue, on est loin de penser ça. Et même que j’ai été héroïnomane.
C’est ça qui m’émeut et que j’ai envie de transmettre. Et je veux faire passer le message que c’est possible. Parce que c’est possible, en fait. Si on est soutenu et bien accompagné, et qu’on croit en nous, tout est possible.
Je vais débuter un diplôme universitaire de socio-esthéticienne parce que je souhaite être reconnue, et il faut que je cadre. Et puis j’ai besoin de connaissances. Par exemple, comment on prend en charge les personnes atteintes de cancer, avec les traitements ?
Mais je fais déjà beaucoup de bénévolat en tant que socio-esthéticienne, dans des associations. Je travaille avec le Camping-Care, avec Joséphine, et j’ai démarché Emmaüs, qui a aussi ouvert quelques instituts solidaires.
En parallèle de ça, je souhaite me former sur la pair-aidance. Oui, j’ai un savoir expérientiel, mais ça ne suffit pas. Il faut une posture, il faut vulgariser les choses, il faut aussi avoir du recul avec son histoire…
J’ai fait la sensibilisation, et actuellement je suis en train de faire la certification patient-expert.
Par la suite, je ferai mon possible pour intégrer la formation de counseling.
Donc aujourd’hui je fais aussi du bénévolat dans les CSAPA, chez Cœur de Femmes où j’interviens chaque semaine avec d’autres pairs-aidants ; je participe aussi aux groupes d’analyse des pratiques (GAP).
Je pense que la pair-aidance et la socio-esthétique sont extrêmement complémentaires. C’est vraiment une double carte. La socio-esthétique, il faut s’en servir comme levier pour aller vers autre chose, plus loin, pour aider les équipes, pour accompagner et orienter mieux. J’imagine que dans le public que je cible – précaires, personnes isolées – il y a des difficultés de santé. Donc il y a quelque chose à faire !
*EDVO : Espoir du Val-d’Oise
*CSAPA : Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie
