Témoignage CSAPA Ménilmontant
Témoignage

Témoignage d'Alfred, 44 ans, accompagné par le CSAPA Aurore 75 Ménilmontant

Découvrez le témoignage d'Alfred, 44 ans, accompagné par le CSAPA Aurore 75 Ménilmontant. Ce témoignage est retranscrit dans son authenticité.

Je viens d’une famille un peu difficile, avec un manque d’amour. Autour de moi, il n’y a que des exemples où les intensités d’alcoolisme sont hyper importantes. Tous mes modèles étaient alcoolos : ma mère, mon parrain, ma marraine, … Ils sont tous morts de maladies liées à l’alcool. Mais je ne le voyais pas, à l’époque. Je le vivais sans aucune forme de recul. L’alcoolisme était pris dans les histoires des deux familles, du côté de ma mère et du côté de mon père. Pour nous, c’était normal que dans les familles, il y en ait un qui crève de l’alcool. 

Ce dont on manque, c’est d’attention et d’amour, c’est tout le temps ça qui est à l’origine des addictions.

J’étais déjà polyconsommateur

J’ai commencé le shit à 11 ans ; la clope arrive après, puis l’alcool : je commence de boire quelques bières en 3ème.  L’alcool et le shit, ça ne fait que me confronter au fait que je suis hyper-angoissé de nature et qu’il y a des choses qui ne vont pas.

A 18 ans, j’ai mon bac, je pars à Lyon faire des études d’art appliqué. Je picole un peu, mais ça foire complètement à cause du shit. C’est ma défonce quotidienne. Je n’ai plus de thunes, donc mon père me demande de bosser. Je rentre en Haute-Savoie ; avec ma compagne, ma sœur et les collègues du centre de loisirs, on se crée un cercle d’amis communs, et là c’est l’alcoolisme mondain qui s’installe. 

J’encaisse beaucoup mieux les charges alcooliques. Donc je mets à picoler du vin et des alcools un peu plus forts en soirée. Je ne suis pas bien du tout, mais je le fais de plus en plus, ça s’installe.

En 2005, je découvre la cocaïne. C’était excessivement valorisé dans notre environnement. On a des amis musiciens, plasticiens, photographes, vidéastes…

Le truc, c’est que j’ai fait des pneumothorax à répétition. Le dernier c’était fin 2021, à cause du covid.

Donc la coke arrive en 2005, un an et demi après la première opération, où ils ont sécurisé le poumon. J’avais déjà fait 3 pneumothorax.

Il va se passer 3 ans

Je fume du shit tous les jours plus 1 paquet de clopes ; la cocaïne potentialise l’alcool et je le vis 3 soirs par semaine, 20 heures sur 24. Ça ne va nulle part, je le vois. Ca tient 3 ans.

En 2010, je me fais choper par les Stups, du coup j’accepte l’injonction thérapeutique : c’est un mal pour un bien. Ils préviennent ma compagne, qui ne savait même pas que je prenais de la coke. Elle est tombée des nues.

Je suis orienté vers le CSAPA Monceau en addicto. J’avais uniquement le suivi psychothérapeutique, on travaillait sur la famille.

Malheureusement, je n’arrête rien du tout, comme ma mère, qui n’aurait jamais pu arrêter. Au final, on n’a pas envie. Mais la graine est plantée pour 10 ans après.

Je me sépare d’avec ma compagne, je me retrouve tout seul et ça repart comme en 14. J’ai à nouveau une phase d’un an bien complexe puis je redescends un peu en intensité, parce que la cocaïne, financièrement, il faut pouvoir suivre.

Je continue shit, alcool, coke, en modes modérés mais constants, mais quand même sur une intensité qui oscille entre l’orange et parfois le rouge. 
A ce moment-là, j’ai déjà frôlé plusieurs fois les problèmes physiques lourds, je suis en plein dans les problèmes avec la justice, les accidents… Mais comme ça se maintient, le travail, les copines, et qu’une fois de plus, c’est valorisé socialement, ça tient encore plusieurs années.

Ça a dysfonctionné pendant le 1er confinement

De base, je suis artiste plasticien, passé par le ciné, par des ateliers d’écriture. J’ai choisi de faire de l’art dans le champ social et je me suis toujours estimé à ma place.

Je travaillais dans plusieurs associations non médicalisées accueillant des personnes dites en souffrance psychique : animation d’ateliers, sorties, repas partagés, ... J’avais un poste d’assistant de direction, un rythme de vie d’un cadre, mais qui n’était pas payé comme un cadre. Il me manquait un mois de salaire par an.

A partir de mi-2019, ça commence à aller très mal au travail. Mi-2019 aussi, ma mère tombe malade : un cancer du pancréas qui se déclare, avec un œdème au cerveau.

Au moment du décès de ma mère, fin janvier 2020, je prends la décision d’arrêter de boire. J’arrête tout seul, je me dis que c’est gérable. Ma consommation de cocaïne avait déjà augmenté de manière inquiétante pour moi et je ne vois pas que la coke vient s’étaler tout le temps et partout à la place de l’alcool. 

En mars 2020 le premier confinement arrive. En 3 semaines, à l’association, on a 3 décès dont 2 liés au covid. J’enchaîne une série de deuils. Le fait que tout se donne rendez-vous la même année, ça m’a submergé.

En mai 2021, je suis licencié, tout s’effondre… De toute manière, physiquement, je ne peux pas aller plus loin. Je suis à 53 kilos, et entre 4 et 6 grammes de coke par semaine, plus le shit. Je n’ai plus de travail, je suis complètement désocialisé, je fais des delirium tremens, j’ai aussi des terreurs nocturnes et des attaques de panique, des trucs que je ne faisais pas avant. Et pour mon ancien travail, je risquais le pénal.

Je prends contact avec le CMP, qui accepte de me suivre par rapport aux tendances suicidaires. Il faut faire retomber l’intensité des angoisses. A ce moment, là tout dans ma vie était devenu trop compliqué. Et je commence à Monceau une thérapie familiale, l’anamnèse de ma famille.

Forcément, ça va produire des effets bénéfiques tout de suite ; ça me permet de redescendre mes consommations dans un truc très important mais vivable pour moi, qui n’impacte plus l’envie de sortir. Petit à petit, j’ai l’impression qu’il y a eu un raz-de-marée, mais que ça se retire doucement, que je suis vraiment lessivé mais que je redescends tranquille. 

Fin 2021, je tombe malade du covid. Ca commençait d’aller un peu mieux, j’avais repassé les 60 kilos. Un matin je me lève, je sens un petit picotement dans le poumon gauche. Je reconnais tout de suite, je sais que c’est un nouveau pneumothorax.

Aux urgences, on me dit de rester 3 semaines alité, on me donne du Tramadol. Résultat, le Tramadol, je me défonce avec. A ce moment-là, c’est le pot-pourri. Les crises d’angoisse sont toujours là. Je ne mange plus du tout, mon estomac est tout pété. Mon pneumothorax s’aggrave et je suis hospitalisé. A ce moment-là, j’ai peur ; suffoquer toutes les nuits, ça fait très peur. C’est le bon moment pour voir un addicto. Je comprends que j’ai beau mettre toute la bonne volonté du monde, c’est là où je reconnais ma mère. Je vois bien la part de la volonté mais en quinze ans, la situation est trois fois pire. Quand on diagnostiquera le TDAH, je comprendrai que ça ne m’aide pas beaucoup non plus.

Quand je sors de l’hôpital, on me donne 3 mois de kiné respiratoire, qui me font ouvrir les yeux. C’est la première fois de ma vie que je vais m’occuper de ma santé. Et puis aux prudhommes, j’ai gagné. J’ai assumé mes fautes professionnelles, une phase nécessaire qui m’a permis de montrer le caractère vexatoire de mon licenciement. Ca m’a sauvé financièrement et moralement.

Je savais que les CSAPA, je pouvais avoir confiance

Comme j’avais déjà été suivi en CSAPA, je savais que les CSAPA, je pouvais avoir confiance. Je commençais à comprendre le truc : il y avait moi, ma vie, et ce vers quoi j’allais devoir tendre les 10 prochaines années ; je m’imaginais tous les ans avec une pleurésie, un truc… Je savais que là, c’était le dernier carat. 
Je me suis dit « Bon, je sais que je ne veux pas arrêter, mais il va falloir de toute façon réduire les risques ». Les psys, c’est bien, mais il faut les deux.

J’ai pris contact avec le CSAPA Ménilmontant il y a 3 ans. A ce moment, je ne voulais être abstinent sur rien.

J’ai un TDAH passé sous les radars pendant longtemps. C’est ici qu’il a été diagnostiqué. Avec le TDAH, je suis tellement impulsif que je n’ai aucune volonté. Toute construction de volonté chez moi est intellectuelle et à chaque plafond de verre émotionnel, je file tout droit.

Même s’il n’y a rien de merveilleux aujourd’hui, à mon rythme les choses sont en cours. Déjà, je peux dire « Ok : 3 ans sans alcool ». J’ai un vrai suivi, psy et addicto. Addicto sans psy, pour moi, ce n’est pas la peine. On travaille les angoisses liées au TDAH, que je n’avais jamais pris le temps de réfléchir.

Quand ça ne va pas, je sais où en parler. Il a fallu que je reprenne confiance dans les médecins, ce qui n’était pas gagné – et puis surtout de voir des gens qui ont l’habitude de ça. Demander de l’aide sur ce truc-là, il n’y a qu’ici que je l’ai trouvé. Là, je fais confiance. Je redescends tranquille, je vais à mon rythme, je ne pense plus être un danger pour les autres ni pour moi-même.

Un chaque année, c’est bien  

Aujourd’hui, plus d’alcool depuis 3 ans. J’ai arrêté la clope, attention ! Là, on travaille sur ces 2 à 4 pétards par jour qui se courent après. J’ai une haute consommation de coke, je suis à 2 grammes par semaine, mais je me sens beaucoup moins en danger avec ma consommation de cocaïne qu’avec ma consommation d’alcool ou de clope, avec tous les adjuvants dedans.

Pour le moment je n’arrive pas à retourner travailler. Je règle petit à petit des trucs. Je vais surtout d’abord essayer de me resocialiser. Aujourd’hui je commence seulement à rencontrer des personnes avec qui l’alcool n’est pas une modalité centrale. 

Aujourd’hui, mes angoisses, ça va mieux. Très petit à petit, j’arrive à me dire tranquillement, à mon rythme, qu’en juin de cette année, il n’y aura plus de combustion. Je vois la polyconsommation et je me dis « Oui, un chaque année, c’est bien ». Pour l’instant, c’est de la réduction des risques. Mais quand on voit d’où je pars…

Pour le moment, je dis « Déjà, la combustion ». Mon cerveau n’arrive pas à dire « Bon, ferme la porte ». Mais maintenant, je suis prêt pour la cure, je me laisse jusqu’en 2026. En attendant, je ne me vois plus rechuter, je sais les risques que je prends. Déjà, ils sont consentis. En termes de connaissance de soi, c’est plutôt pas mal, puisqu’on évite les accidents.

Arrêter de boire, arrêter de fumer, tout n’arrive pas par enchantement. Tout arrive parce qu’on travaille dessus et qu’on est entouré et, surtout, tout le temps. Moi, sans le CSAPA, je pense, je n’aurais pas réussi : ça a vraiment reconfiguré, à mon rythme, et aujourd’hui, je peux entrevoir sereinement la fin de la défonce, chose qu’il y a un an je ne pouvais même pas encore m’imaginer. Même si pour moi, c’est un quotidien, aujourd’hui je suis plus à me dire que demain, ça peut finir de disparaître.

Pour moi, c’est très simple : on lutte, chaque heure gagnée contre les produits est gagnée.

Pour le moment je ne me fais pas suffisamment confiance pour me dire qu’il n’y aura pas de rechute. Mais il y a un moment où, quand on investit du temps, je ne veux pas me foutre de la gueule des gens, j’ai une responsabilité face à mon addicto, c’est un contrat social.

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