
Sabrina, accompagnée par Aurore dans un Centre d'hébergement et de réinsertion sociale
En cette journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, découvrez le témoignage de Sabrina qui a fui un mari violent. Accompagnée par les équipes d'Aurore, elle tente désormais de se reconstruire. Ce témoignage, retranscrit dans son authenticité, a été recueilli en novembre 2025.
Quand j’étais avec le père de mes enfants, on dirait que j’étais en prison. Je suis restée avec lui 8 ans et demi. Il ne me laissait pas sortir, il ne me laissait pas avoir des copines, il ne me laissait rien faire, ni travailler, j’étais toujours à la maison.
Quand j’ai quitté la maison, je ne connaissais rien.
Même pour aller acheter quelque chose, la carte bancaire, je ne savais pas comment ça marche.
C’est lui qui faisait tout, même quand j’allais avec lui.
Quand je suis arrivée en France en 2014, au début ça allait, je sortais avec lui, tout ça. Petit à petit, il a dit « Non, tu restes à la maison, tu ne sors pas, tu ne fais pas ça, et pas ça… ». Et je restais toujours à la maison.
Pendant que j’étais avec lui, il y avait toujours des problèmes et toujours des menaces, il disait toujours « Un jour je vais t’égorger ».
Je ne savais pas qu’il était allé à l’hôpital psychiatrique avant que je vienne en France. En Algérie, personne ne m’avait dit qu’il prenait des médicaments. Comme il avait peur de retourner à l’hôpital, il ne me frappait pas.
Il disait « Si je vais en prison, ce n’est pas grave pour moi, parce qu’il y a tout en prison. Mais si je vais à l’hôpital, je suis enfermé dans la chambre, ils donnent des médicaments, je dors 24 heures » et ça il n’aimait pas.
C’est pour ça, toujours il disait « je ne fais pas de traces ».
Il me poussait, je tombais ; des fois il m’étouffait avec les mains sur mon cou, il faisait ça plusieurs fois.
Même la nuit, il me laissait jusqu’à ce que je dorme, après il arrivait et il criait sur mon oreille pour que je sursaute. Après il me prenait au salon et il criait, il criait. Il disait « Pourquoi sur Facebook tu as mis ‘j’aime’ ici ? pourquoi tu as dit ça ? pourquoi tu as montré ça ? pourquoi tu as mis ça sur ta page ? ».
Un jour, quand il prenait ses médicaments, il m’a ouvert la bouche et il a mis le médicament dedans, il me disait que j’étais folle. Je lui ai demandé de l’eau et pendant qu’il allait en chercher, j’ai retiré le médicament.
Il ne voulait pas que je parle au téléphone quand il n’était pas à la maison.
Quand je parlais avec mes sœurs sur Facebook, il disait « Il ne faut pas supprimer les discussions. Tu les laisses jusqu’à ce que je voie de quoi tu parles avec elles, après tu supprimes ».
Parfois il regardait depuis chez sa mère, en direct, pendant que j’étais en train de discuter, et quand il rentrait il disait « tu as dit ça, et tu as dit ça ! ».
Quand mes sœurs m’appelaient et qu’il n’était pas à la maison, je répondais. Quand il revenait et qu’il voyait l’appel, c’était un gros jour pour moi…
Il disait « Peut-être tu ne parles pas avec tes sœurs, peut-être tu parles avec un homme, tu mens ».
Toujours, dans sa tête, il y avait quelqu’un dans ma vie.
Et toujours, dans sa tête, il y a quelqu’un qui surveille : la police a mis une caméra dans la télé, dans la lampe… Quand il commençait à crier, à dire « Je vais t’égorger ! », j’avais tellement peur qu’il le fasse que je venais direct m’asseoir devant la télé. Je me disais « Comme il croit que la police voit, il ne me fera rien. »
Il criait tellement toujours sur moi la nuit que je ne dormais pas. J’attendais qu’il arrive. Un jour il est arrivé à deux heures du matin, et il m’a étouffée jusqu’à ce que je croie que c’était le dernier jour pour moi.
Quand il a lâché, il m’avait tellement étouffée que j’ai eu un malaise et je suis tombée. Il a dit « Relève-toi maintenant, tu restes debout devant moi, tu ne bouges pas, sinon je vais chercher le couteau ! »
Ma tête tournait, mais j’ai fait le courage et je suis restée debout pour qu’il n’aille pas chercher le couteau. Il a dit « Tu fais du cinéma ! Je ne te fais rien et toi tu fais du cinéma ! ». Après il m’a amenée au salon, il criait, il criait « Pourquoi tu fais ça ? pourquoi tu ne fais pas ça ? pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? ».
Des fois il commençait à minuit, jusqu’à trois heures du matin ; moi j’attendais qu’il finisse.
Tellement je ne sortais pas, je ne connaissais personne, je ne connaissais pas la loi ici en France. Parce que toujours il disait « Si tu pars, je prends les enfants et je les envoie au foyer ».
Il disait que je ne m’occupais pas bien des enfants, et toujours il me menaçait, et j’avais tellement peur que quelqu’un prenne mes enfants, alors je restais toujours avec lui, je gardais les enfants avec moi, je ne sortais pas.
Un jour j’ai parlé par écrit avec ma sœur et ma cousine, qui habite à Orléans.
J’ai demandé comment c’était la loi, ici. J’avais peur, je me disais que peut-être il nous suivait sur son téléphone ou sur l’ordinateur de sa maman.
Elle m’a dit « Demain quand tu prends les enfants à l’école, tu vas poser plainte et il ne pourra rien faire contre toi ».
Le lendemain matin, je me suis réveillée, j’ai ouvert les yeux, il était devant moi avec un grand couteau. Tellement j’étais choquée, je n’avais jamais vu ce couteau à la maison, j’ai dit « tu as trouvé ça où ? ». Il a dit « Je l’ai acheté sur internet. Aujourd’hui, c’est le dernier jour pour toi ».
Et il parlait, il parlait…. Je ne sais pas pourquoi il ne m’a rien fait. Il a dit « je suis fatigué, je vais aller dormir ». Il a pris mon téléphone. Quand je suis sortie, je n’avais pas de téléphone. Je me suis dit que peut-être je trouverais quelqu’un dans la rue qui pourrait appeler la police. Mais il pleuvait, je suis rentrée et j’ai passé le samedi et le dimanche à la maison.
Le lundi, j’ai pris les enfants à l’école, j’ai dit à la maîtresse « Est-ce que je peux parler avec vous ? ». Elle a dit oui, elle m’a fait rentrer. J’ai commencé à pleurer, pleurer, pleurer, j’ai raconté tout à la maîtresse. La maîtresse m’a demandé si je parlais avec elle juste pour parler ou si je cherchais de l’aide.
J’ai dit « Je cherche de l’aide, je ne sais pas où est la police, je ne connais personne ici, je suis seule, est-ce que vous pouvez m’aider ? ». Elle a dit oui. J’ai parlé aussi avec la directrice, je lui ai dit comment était la vie avec le monsieur. Elle a appelé la police et je suis partie avec eux, mes enfants sont restés à l’école. J’ai tout raconté à la police, ensuite ils m’ont dit que je pouvais rentrer à la maison.
J’ai dit « Non ! Je ne peux pas rentrer ! Moi je viens ici pour trouver une solution pour moi ! Toujours il a dit ’Je vais t’égorger ‘, si je rentre chez lui maintenant, il va le faire ! »
Le policier a appelé une dame d’une association. Elle m’a dit « On vient te chercher, toi et les enfants ».
Lui, il a mis sur Facebook une photo de moi avec les trois enfants, il a mis son numéro de téléphone, il a écrit « Ma femme est sortie le matin, elle a mis les enfants à l’école et jusqu’à maintenant elle n’est pas rentrée ». Il a téléphoné à la directrice, elle n’a pas répondu.
Je suis restée quatre mois dans le foyer
Mais c’était la misère, il n’y avait pas de chauffage, mon fils était asthmatique à cause de l’humidité ; il y avait 19 enfants et 17 femmes. Pendant deux mois mes enfants ne sont pas allés à l’école, pour leur sécurité, peut-être qu’il nous cherchait.
Après mes enfants sont allés à l’école à Cergy. Je me réveillais à 5 heures du matin, je donnais les petits déjeuners, je prenais le train, le bus, je les amenais à l’école avec ma fille de 17 mois ; je n’avais pas d’argent pour la cantine, alors je restais toute la journée, de 7 heures du matin jusqu’à 18 heures, j’attendais à côté de l’école. Quand il faisait froid, j’allais à Auchan, j’étais assise toute la journée là-bas. Il n’y a jamais personne qui m’a demandé « Est-ce que ça va ? ».
Je ne savais pas comment j’allais sortir de ça, c’était tellement le stress. J’avais même oublié les problèmes avec le monsieur : j’étais allée à la police pour arranger ma situation et c’était encore pire… Je pleurais toute la journée, je ne dormais pas la nuit, j’avais peur de perdre mes enfants, je réfléchissais « Comment je vais sortir de tout ça ? ».
Un jour j’ai eu malaise, je suis tombée. Les pompiers sont arrivés à l’association, ils ont dit qu’ils ne pensaient pas que j’allais rester vivante, ils n’arrivaient pas à me ranimer. C’était trop.
Après, l’association m’a donné un appartement avec mes trois enfants. Et puis ils ont fermé et ils m’ont envoyée à l’association Aurore le 26 novembre 2023. Je suis restée dans l’appartement, c’est Aurore qui paie le loyer maintenant : ils n’ont pas voulu nous changer d’endroit, ils ont dit que les enfants étaient habitués, qu’ils allaient rester dans leur école, qu’on laisserait comme ça jusqu’à ce que je trouve un logement.
Je suis passée devant le juge, pour la violence.
Le juge a dit au monsieur qu’il n’avait pas le droit de me parler, ni aux enfants, ni de nous toucher, pendant deux ans, jusqu’en mai 2025. J’attends les papiers du divorce, mais j’ai le jugement pour qu’il ne nous touche pas.
Il a eu peur. Quand j’ai quitté la maison, il a passé 2 mois à l’hôpital psychiatrique.
Les enfants sont très bien aujourd’hui, ils ont oublié, ils se sentent chez eux maintenant. Ca se passe très bien à l’école, ils ont des amis, ils travaillent très bien, ils sont dans les premiers de leur classe. La plus petite est en maternelle maintenant. L’école est à 5 minutes, je traverse juste la route.
Maintenant, je suis très bien.
Je dors bien, je rêve bien, mes journées se passent bien, je suis contente. Je commence à penser, à rêver de ce que je vais faire de ma vie, je suis sortie du cauchemar. Je marchais dans le noir, maintenant je vois la lumière. J’ai de la force, mais j’ai eu besoin de quelqu’un qui a confiance en moi, pour prendre la confiance, moi.
Quand on passe par là où je suis passée, et quand quelqu’un dit « Tu peux le faire », on prend la confiance.
Quand j’étais avec lui, je n’ai trouvé personne qui dise pour moi « Pourquoi tu restes avec lui ? Sors de là ! Tu peux sortir, tu peux faire quelque chose pour toi, tu ne peux pas accepter ce que le monsieur te fait ».
La première personne qui m’a dit ça, c’est la policière, quand je suis allée voir la maîtresse. Elle m’a dit « Vous êtes forte, parce que vous n’acceptez pas ça ». C’est toujours resté dans ma tête, parce que c’était la première fois qu’on me disait ça. Il m’a tellement dit « Tu ne sais rien faire »…
La première année, quand j’ai quitté la maison, dans ma tête j’étais encore en prison. Quand vous habitez avec quelqu’un comme le monsieur, vous perdez votre confiance. Au début, quand je sortais j’avais peur. J’avais peur de la dame à la caisse dans les magasins, j’avais peur de tout le monde.
Ici, on dirait que c’est ma famille. Quand j’entre ici, on dirait que je rentre à ma maison. Les gens ici ils travaillent avec moi. Je parle avec eux ; quand j’ai besoin de quelque chose, je viens. Ils sont très gentils avec les enfants. Ce sont eux qui m’ont donné le plus confiance en moi.
J’ai commencé à faire les courses, je suis allée à des rendez-vous, j’ai pris une carte bleue ; j’ai demandé à des gens de me montrer comment ça marche pour payer avec, pour tirer de l’argent, … petit à petit j’ai appris. Je vois une psychologue, petit à petit j’ai repris confiance. Maintenant je suis inscrite à France Travail et je vais faire une formation d’ATSEM (Agent territorial spécialisé des écoles maternelles), pour travailler avec des enfants. Et comme ça quand mes enfants seront en vacances, je serai avec eux.
J’avais passé mon permis en Algérie, mais je n’avais jamais conduit. Maintenant je fais des heures de conduite pour m’acheter une voiture.
Je n’oublie rien des jours qui sont passés, mais je ne suis plus blessée.
Quand mes enfants seront grands, qu’ils n’auront plus besoin de moi, je reviendrai en Algérie.
Moi aussi je veux faire quelque chose pour les femmes.
Si une femme est avec son mari et cherche quelqu’un qui lui donne la force pour partir, pour lui dire « Allez, vas-y ! Il ne faut pas rester comme ça ».
Peut-être qu’il y a quelqu’un qui a besoin de moi, je pense toujours à ça.
C’est pour ça que je raconte mon histoire, peut-être que si une femme la voit, elle prendra le courage pour faire comme moi. J’aimerais bien ça.
