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  • Tribune de Marianne Auffret sur les mécanismes psychologiques du refus de logement

Phénomène de refus du logement :

Tribune de Marianne Auffret, coordinatrice de l'Equipe mobile

 

Marianne AuffretQu’y a t’il de psychologique dans un refus de logement ?

La question est si vaste qu’on ne peut répondre qu’en traçant quelques grands axes susceptibles de structurer une réflexion urgente de la part des pouvoirs publics. Il est important d’analyser les effets des dispositifs d’aide et de soin (et dans lequel on peut inclure, dans l’esprit, l’octroi d’un toit à soi). Il ne s’agit pas de « psychologiser le social » mais bien plutôt d’éclairer par tous les moyens possibles des phénomènes résistant à la volonté de bien faire de la puissance publique.

Il ne s’agit pas ici de s’intéresser de façon particulière au refus de personnes que l’on désignerait comme malades « psychiatriques », au sens de porteurs d’une pathologie nécessairement identifiée préalablement à la demande de logement. Néanmoins, notons que de nombreux parcours de personnes ayant fait des demandes de DALO sont marqués par des difficultés multiples de nature à provoquer ou aggraver des pathologies (dépressions, troubles anxieux…). De plus, le processus DALO, par sa durée et sa complexité, s’avère souvent insurmontable pour des personnes ayant des maladies psychiatriques graves et invalidantes (schizophrénies, paranoïa…). Mais quittons la psychopathologie pour s’intéresser à des mouvements psychiques communs, qui nous traversent tous, dans des proportions différentes.

 

Quatre motifs de refus

Dans un rapport datant de 2013 réalisé par l’ADIL du Gard intitulé « de la demande au refus, les ménages prioritaires face aux propositions de logements sociaux », les auteurs identifient 4 types de « motivation des refus » : le refus lié à la localisation du logement, le refus lié aux caractéristiques du logement proposé, les désistements ou non-réponses des ménages demandeurs, et les refus liés à une « idéalisation » du logement. Dans le Gard, en 2013, cette dernière catégorie aurait représenté 4% des refus.

Tenter de qualifier ainsi les refus, d’objectiver leurs causes, témoigne d’un intérêt louable à comprendre un phénomène qui échappe à l’intuition première : comment ceux que la puissance publique désigne comme vivant dans les pires conditions de précarité et d’insalubrité peuvent-ils ainsi refuser cet abri de meilleure qualité qui leur est offert ? En d’autres termes, comment peut-on ne pas se saisir de l’aide alors qu’on a tant besoin ?

Il ne s’agit justement pas ici de discuter de ce qui est objectivement le meilleur et le pire du logement ni d’arbitrer par rapport à une évaluation objective quant à savoir s’il est préférable de vivre hébergé chez des tiers dans un logement dégradé ou isolé dans une commune lointaine. Il n’y a pas de doute, il existe mille raisons de refuser un logement qui ne nous convient pas, particulièrement dans le parc immobilier social, dans lequel l’offre est inégalement répartie sur le territoire et présente parfois des aspects dégradés tant du côté du bâti que des indicateurs socio-économiques.

 

Le refus, dernière possibilité d’exprimer sa révolte

Il faut comprendre que ces « catégories de refus » se recouvrent largement. Elles ne sont pas étanches les unes aux autres. La localisation et les caractéristiques du logement sont largement traversées par leur « idéalisation », au sens de l’ « idée que l’on se fait des choses et qui précède leur réalisation concrète ». De même, les désistements et les non-réponses recoupent-ils sans doute des déceptions (subjectives) – et des écarts « objectifs » à la demande quant à la localisation ou aux caractéristiques du logement proposé. On voit bien déjà ici combien ces deux aspects sont mêlés.

L’« idéalisation » n’intervient pas ici que pour signer les désirs « objectivement » impossible à atteindre. Elle ne témoigne pas que d’un aspect immature ou irraisonnable de la personnalité du demandeur de logement ! Il faudrait que le demandeur cesse de rêver et adapte son désir à l’offre ? C’est nous qui rêvons si nous espérons cela. Dans nos vies protégées nous constatons au quotidien que nous procédons bien peu à ces sages arbitrages. Alors qu’en est-il de ceux qui ont des parcours chaotiques, souvent marqués par les ruptures, soumis aux contingences et aux privations, ne serait-ce que dans la phase d’attente de logement décent ?

Ce refus peut être le dernier lieu où se loge la possibilité d’exprimer sa révolte. C’est paradoxalement un signe de vie que de procéder à cet arbitrage qui peut pourtant paraître bien étrange.

 

L’annonce d’une rupture

Ce refus est aussi le reflet de l’ambivalence propre à chaque être humain. Quitter ce que l’on connaît, aussi terrible que cela fût, est parfois plus incommensurable que d’accepter un changement (majeur, structurant !) pour lequel on n’a aucune représentation. La solitude intense d’une personne face à cette attribution de logement tant attendue, « miraculeuse » ajoute à la difficulté. Il est d’ailleurs frappant de constater combien l’aménagement des conditions de l’annonce sont négligées. Dans le secteur sanitaire, pour les pathologies augurant de grands changements de vie, on a imaginé des « consultations d’annonce » pour anticiper l’effet des chocs. Dans de nombreux domaines de l’activité humaine, les grands changements de la vie – du pot de retraite à l’enterrement de vie de garçon – sont ritualisés, publicisés, ils aident à passer les caps. Et là, alors qu’un changement de vie profond s’annonce, heureux potentiellement peut-être, mais foudroyant avant tout, la personne reçoit… un courrier administratif (quand il parvient au bon destinataire dans le meilleur des cas).

L’importance du réseau d’entraide local est par ailleurs d’autant plus vital que les parcours sont heurtés, et tout déracinement ou perte est alors une catastrophe réelle, au sens où elle inaugure la probabilité d’un effondrement tant psychique que social.

En réalité, l’idéalisation (le fantasme dirait-on), c’est-à-dire ce que le demandeur met de lui-même dans sa demande, de son désir de vivre une vie meilleure, n’est ni une catégorie à part, ni une erreur de jugement de la part du demandeur. Ces changements de lieu de vie interviennent souvent brutalement après une très longue période d’attente douloureuse. Les représentations, « sages » ou « folles » que suscitent ces changements, si elles sont reçues à bon escient, sont de puissants moteurs d’adaptation au changement. Ils sont des réservoirs précieux devant servir à construire chez les demandeurs des capacités à imaginer qu’ils vont changer de vie : non pas pour se soumettre et accepter passivement ce qui serait objectivement meilleur, mais pour inscrire leur désir dans leur choix de vie et le cas échéant, accepter ce qu’ils croient bon pour eux même.

 

La vie psychique et ses mouvements contraires

La vie psychique est tout aussi réelle que la réalité sociale ! Or ce qui caractérise cette vie psychique, comme la réalité sociale du reste, c’est qu’elle contient des mouvements contraires. Il y a des écarts entre ce que l’on veut et ce que qu’on penserait bon pour nous, entre ce que les différentes parties de nous désirent (le besoin d’être libre et d’être protégé, par exemple). Il y a non seulement des écarts mais parfois des antagonismes. Or plus nos trajectoires personnelles et sociales ont été difficiles, plus cela entame nos capacités à trouver des solutions de compromis entre ces mouvements contraires.

Il est important de savoir traiter ces éléments, non parce qu’on serait plus humain ou sympathique que la moyenne, mais parce qu’il en va de l’efficacité de la politique publique. La non-prise en compte de ces éléments qui regardent les mouvements psychiques des personnes a une influence manifeste sur la réussite ou le péril de l’effort public.

Ces refus resteront « incompréhensibles » tant qu’ils seront mesurés à l’aune d’une course effrénée vers l’objectivation des données sociales.

Ces refus peuvent être ressentis comme agressifs (profondément « vitaux » disions-nous plus haut, mais très attaquants). Ils sont susceptibles de provoquer de l’agressivité sociale en retour (individuelle et du corps social, en particulier des secteurs de l’aide et du soin), susciter un réflexe punitif. Cette circulation de l’agressivité potentialise la crispation des demandeurs et des offreurs.

 

Prendre en compte la subjectivité des individus

Améliorer qualitativement la réponse du système d’aide et de soin en y intégrant la prise en compte des mouvements ambivalents, voire paradoxaux, permet non seulement d’augmenter sa qualité (sa précision, son adéquation aux besoins) mais sa « soutenabilité » pour les personnels qui agissent dans ce domaine. Se sentir amer, coupable, impuissant ou décontenancé devant une décision de refus de logement, qui nous parait absurde, délétère voire mortifère amène assez vite, quels que soit les efforts déployés, à finir par paradoxalement en vouloir au demandeur ! Le spectre de l’ingratitude nous fait oublier que l’aide sociale n’est pas là pour récompenser ou punir.

L’intervention sociale charrie structurellement son lot de conflits de normes et de valeurs. Nous organisons l’aide et le soin autour de tentatives successives d’objectiver l’état de faiblesse. Mais c’est bien la prise en compte par les professionnels de la subjectivité des individus, aussi, qui nous permet de mener à bien les politiques publiques d’aide. La « bizarrerie » individuelle, on s’en passerait bien, ça irait plus vite ! Mais c’est pourtant bien là que l’on achoppe souvent. Or l’analyse des désirs individuels (parfois mouvants, contradictoires ou fuyants) n’a rien d’ésotérique ou de magique : elle relève d’autres domaines très documentés de la connaissance humaine, ici, la psychologie, dont il s’agirait de faire usage, enfin !

 

 

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