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L'Office francais de l'immigration de Marcq-en-Baroeul
L'Office français de l'immigration et de l'intégration de Marcq-en-Baroeul, en 2009 (BAZIZ CHIBANE/SIPA) © Baziz Chibane/SIPA

"Moi, Idriss, 19 ans"

Témoignage d'Idriss, étudiant et jeune majeur isolé accompagné à Pangea

Le 19 janvier 2015 | Actualités - Témoignages - Portraits -

Idriss est né en France mais l'a quittée à l'âge de 4 mois. En 2012, il est revenu dans le but de faire des études. Une formation de comptabilité qu'il avait déjà démarrée au Sénégal. Accompagné par le service Pangea d'Aurore, il est pour quelque mois encore sous contrat Jeune Majeur. Titulaire du bac avec mention, son objectif est désormais d'obtenir, malgré la précarité, son Master en comptabilité.

 

Je m’appelle Idriss, j’ai 19 ans et je suis étudiant en gestion-comptabilité, dans une grande école parisienne.

Je suis né à Livry-Gargan en 1995. 4 mois plus tard, ma mère et moi sommes repartis au Sénégal, où j’ai été confié à mon grand-père. À mes 17 ans, mon grand-père était devenu trop âgé pour s’occuper de moi. Il a voulu que je vienne en France, il pensait que je m’en sortirais mieux et pourrais faire des études. On a été mis en contact avec un passeur, et je suis arrivé en France en août 2012, par avion. Seul.

 

De l'avion à l'hôtel, en passant par l'assistante sociale

 

En venant ici, je pensais naïvement que les choses seraient plus simples, que je pourrais directement reprendre les cours (je venais alors d’achever mon année de seconde en comptabilité) et que j’accéderai facilement à la nationalité française, puisque je suis né en France. Mais j’ai vite compris que je m’étais fait des idées. La réalité est bien plus compliquée.

En arrivant, j’ai été hébergé quelques jours chez une de mes tantes. Mais elle avait trop d’enfants à charge pour trop peu de moyens. Je ne pouvais pas rester chez elle. Nous avons alors contacté la PAOMIE (permanence d'accueil et d'orientation des mineurs isolés étrangers – une antenne de l’Aide sociale à l’enfance qui assure le premier accueil des mineurs isolés étrangers sollicitant protection au titre de leur minorité déclarée).

Pour que la PAOMIE te prenne en charge, il faut passer un entretien avec une assistante sociale qui évalue ta situation, d’isolement, de minorité, etc. Si tout se passe bien, tu peux ensuite être hébergé à l’hôtel. Pour ma part cela a été plutôt rapide. Après quelques semaines, j’ai pu être hébergé dans un hôtel du quartier Château-rouge.

 

Une seule idée en tête : reprendre l'école

 

Une fois cette étape franchie, je ne pensais plus qu’à une seule chose : reprendre les cours. Nous étions en octobre, l’année scolaire avait déjà commencé et j’avais peur d’accumuler trop de retard. Mais en France, la scolarité n’est plus obligatoire passé 16 ans, alors j’avais beaucoup de démarches à entreprendre et de tests à passer avant de pouvoir reprendre.

En attendant, je passais mes journées dans un accueil de jour pour jeunes migrants, dans le XXe arrondissement. Il y avait des jeunes venant du monde entier, francophones ou non. Les cours de français étaient les mêmes pour tous. Devoir réapprendre l’alphabet, c’était décourageant pour moi ! Il y avait aussi des ateliers basés sur le savoir vivre ou les règles d’hygiène, où ils nous apprenaient comment aller aux toilettes ! Je ne me reconnaissais pas du tout dans ces ateliers, j’avais l’impression d’être pris pour un sauvage.

Pendant ce temps-là, les jours passaient et je prenais de plus en plus de retard scolaire. Au foyer, on me disait sans cesse d’intégrer un CAP, que cela serait beaucoup plus rapide et sûr, pour stabiliser ma situation. Mais moi je ne voulais pas. Je suis venu en France pour étudier, alors il n’était pas question pour moi de faire une croix là-dessus, quitte à dormir dans la rue.

 

Mon bac mention Assez Bien

 

Finalement, en décembre 2012, j’ai passé et réussi les différents tests d’évaluation de mon niveau scolaire et de français, ce qui m’a permis de postuler dans différents lycées de la capitale. Au deuxième trimestre, enfin, j’ai pu intégrer une classe de première technologique, option gestion et finance, comme je le souhaitais. Malgré le retard que j’avais pris sur les autres élèves à cause de ma situation, tout s’est très bien passé pour moi.

J’avais même un peu d’avance dans le programme, car au Sénégal la scolarité se spécialise plus tôt qu’en France. Je me suis concentré sur les cours, et j’ai été 1er de ma classe, aux deuxième et troisième trimestres. Je suis rentré en terminale avec les félicitations de mes professeurs.

À côté de ça, ma vie restait compliquée. Je vivais toujours à l’hôtel – comme c’est encore le cas aujourd’hui –, et là-bas j’avais du mal à réviser. En plus, j’étais très stressé car, mes 18 ans approchant, je ne savais pas si j’allais pouvoir passer sous contrat Jeune Majeur avec l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE).

En effet, en tant que migrant mineur et isolé, j’avais le droit à la protection jusqu’à ma majorité. Mais celle-ci dépassée, je risquais d’être expulsé du pays. À mesure que le temps passait, j’étais donc de plus en plus nerveux et cela se répercutait sur ma scolarité. J’y arrivais, j’avais de bonnes notes, mais j’aurais pu être meilleur dans d’autres conditions. Finalement, j’ai eu mon baccalauréat avec la mention Assez Bien. J’étais déçu, je visais au minimum la mention Bien…

 

Une licence de comptabilité et gestion dans une grande école de commerce

 

Ma prise en charge s’est prolongée, je suis actuellement sous contrat Jeune Majeur avec l’ASE. Depuis septembre, je prépare une licence de comptabilité et gestion dans une grande école de commerce parisienne. J’ai choisi de faire ces études en alternance, pour apprendre les connaissances pratiques du métier. 3 jours par semaine, je travaille donc dans une société d’assurance, où seule ma responsable de service connait ma situation. Tout se passe très bien.

Depuis le mois d’août, je suis suivi à l’accueil de jour Pangea de l’association Aurore [1], spécialement dédié aux jeunes migrants isolés. Là-bas, ma référente sociale m’accompagne dans mes démarches de régularisation, entre autres. Cela me soulage, car entre les cours et mon travail, j’ai peu de temps libre.

 

Objectif Master

 

Tout n’est pas réglé pour moi. Mon contrat Jeune Majeur prendra fin dans quelques mois, le jour de mes 20 ans. Je suis donc en train de faire toutes les démarches pour pouvoir subvenir à mes besoins après cette date. En parallèle, le salaire que je touche grâce à mon emploi me permet de mettre un peu d’argent de côté chaque mois, pour pouvoir payer ma chambre d’hôtel une fois que l’ASE ne le fera plus. D‘ailleurs, l’équipe de Pangea est sur le point de me trouver un studio, qui coûtera bien moins cher.

En parallèle, j’essaie d’obtenir une carte de séjour, je devrais avoir la réponse dans quelques jours. Si j’y accède, je la renouvellerai autant que possible pour pouvoir rester en France, et peut-être même un jour décrocher la nationalité française.

Je vais continuer mes études, je prévois au minimum d’aller jusqu’au niveau Master. Mais si je pouvais, je ferais encore 20 ans d’études ! Pour moi, le savoir est crucial. Alors si j’en ai les moyens, je ferai en sorte d’apprendre toujours plus.

 

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